Malgré une grave crise de l'agriculture, certains tentent encore l'aventure.
Samuel Legrand s'est installé il y a deux ans à Charbuy comme céréalier. Il refuse de se plaindre et ne verse pas d
ans le misérabilisme. Mais regarde l'avenir, circonspect. Hier, le gouvernement annonçait la réduction de 15 %
des crédits alloués aux jeunes agriculteurs.
Trentenaire et agriculteur. Quel besoin de se lancer dans un métier si compliqué ?? J'aime ce que je fais. Je ne suis pas fils de paysan mais j'aime la terre. Après mon BTS au lycée La-Brosse, j'ai travaillé six ans au Crédit agricole. Et puis j'en ai eu marre. Je voulais faire ce dont j'avais rêvé gamin. Vous vous êtes donc lancés sans fonds?? Oui. J'ai fait un prêt et je me suis associé avec un ami, agriculteur depuis trente ans. On fait des céréales à Charbuy sur 320 hectares qu'on loue en majeure partie. On a mutualisé les moyens, on a limité les coûts et aujourd'hui on s'en sort. J'ai une vie en dehors de l'agriculture, je m'octroie des vacances et du repos. Vous dites "on s'en sort"?? Vous voulez connaître mon salaire?? Si vous retirez le prêt, il me reste un bon smic. Vous voyez, ce n'est pas la misère. On ne roule pas sur l'or non plus. « L'Europe a fait un choix, sauver son agriculture. Pas ses mines » n Mais vous êtes largement aidés financièrement par l'Union européenne. Et alors?? Ce que je vends ne me permet pas de faire fonctionner l'exploitation. C'est le cas partout et ce sont les variations des cours qui créent cette équation. L'Europe a fait un choix il y a plusieurs années, celui de sauver son agriculture et par exemple de laisser tomber les mines. C'est un choix politique. La révision de la politique agricole commune vous fait peur?? Jusqu'à maintenant, être paysan, ça marchait. Il y a deux ans, il y a eu une envolée des cours du blé notamment. On est monté à 200 ? la tonne. Bruxelles a dit que, peut-être, fallait-il revoir une partie des aides puisque l'argent rentrait un peu plus dans les fermes. Mais cette année, les cours ont baissé presque de moitié. Et on va retirer les aides?? On ne survivra pas. Le plan Sarkozy prévoit pourtant 1,650 milliard d'euros de compensations. J'ai voté Sarko. Mais là, c'est du pipeau. Il y a déjà un milliard d'euros qui sont des prêts bancaires à taux réduits. À quoi ça sert?? On dit aux paysans : endettez-vous encore. Il faudra bien qu'ils remboursent un jour. Après, sur les 650 millions d'aides promises restantes, vous divisez par le nombre d'exploitations françaises. Ca fait 1.500 ?. Nous à Charbuy on est deux. Faites la division. Avec ce discours de trente minutes, Nicolas Sarkozy nous a cassé la baraque. Il nous a fait passer pour des privilégiés, ceux qui allaient toucher du fric. Mais cet argent ne me servira pas à changer ma voiture. Il y a quelques jours, des agriculteurs s'en sont pris violemment, à Toulouse, au Trésor public et aux locaux de l'UMP. Vous justifiez?? Je comprends qu'il y en ait qui pètent les plombs. Vous allez vous engager dans l'action syndicale?? Je ne suis que simple adhérent aux Jeunes agriculteurs. Après, les syndicats paysans ont fait beaucoup pour la profession. Il y a des extrêmes comme partout mais les agriculteurs se serrent les coudes. Peut-être. Mais cela produit aussi un effet désagréable : les paysans contre le monde entier. On a l'impression que l'agriculture passe son temps à se plaindre. Il y a sans doute un problème de communication chez nous. Comment voyez-vous l'avenir de l'agriculture française?? Impossible de répondre. Cela ne dépend malheureusement pas de nous. A l'heure de la mondialisation, je suis aussi soumis aux récoltes australiennes et à la variation des cours sur les marchés internationaux. Je ne décide pas de mon prix de vente. Vous n'avez aucune visibilité?? Lors de mon installation il y a deux ans, j'avais fait un plan prévisionnel sur cinq ans. Par exemple, j'avais prévu 25.000 euros de charges d'engrais par an. Le prix de l'engrais a doublé la deuxième année? « Avec son plan, Sarkozy nous a fait passer pour des privilégiés » n Pas de solutions?? Je le répète, cela ne dépend guère de nous. Mais je crois que l'Europe a encore un rôle à jouer. Il faut revenir à un protectionnisme européen. On ne peut pas lutter à armes égales avec des pays dont les coûts de production sont plusieurs fois inférieurs aux nôtres. Alors certes, l'idée de l'ouverture absolue des frontières est toujours prédominante. Encore faut-il qu'on joue dans la même cour. Sans protection, l'Europe perdra ses paysans. Mais est-ce que les agriculteurs accepteront la réforme de la PAC?? Ils n'auront pas le choix. De toute façon, et je l'assume, la politique agricole commune a besoin d'être réformée. Mais sur le fond, le modèle est bon. Aujourd'hui ce qui m'inquiète, ce n'est pas que les paysans aient tous les jours à manger. Les agriculteurs se sont toujours débrouillés pour cela. En revanche, quelle est la pérennité de nos exploitations?? Je ne sais pas. Je crains simplement qu'elles ne tiennent pas la distance. Par Alexandre Stobinsky pour L'Yonne Républicaine - 13 novembre 2009
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